Prof en Martinique pendant la crise du covid-19

"Ça a été brutal. On n'était pas préparé."

Rencontre & Société

Décidée le vendredi 13 mars, effective le lundi 16, la fermeture généralisée des établissements scolaires colle 73 600 élèves martiniquais à la maison.
Jusqu’à quand ? On ne sait pas. Du jamais vu.

“Nous sommes en guerre”. Pourtant, même pendant l’Occupation les écoles étaient restées ouvertes. C’est dire si le Covid-19, en ennemi invisible et sournois, nous livre une guerre hargneuse…

En un weekend, les enseignants doivent se préparer à piloter leurs cours à distance, les élèves à devenir autonomes, tandis que les parents doivent se transformer en auxiliaires d’éducation et précepteurs.

En plus des élèves, si on tient compte de l’ensemble du personnel scolaire et des parents, on peut estimer que c’est une bonne moitié de l’île qui est concernée. J’imagine à peine le bouleversement.

Le témoignage d'une prof sur le covid-19

A la recherche d’un point de vue de l’intérieur, un récit à la première personne, j’appelle Dominique, une de mes connaissances professeur en lycée, et je n’ai pas été déçue. Je précise que pour préserver son anonymat, j’ai d’un commun accord avec elle changé son prénom.

Son témoignage est dense, vivace. Notre entretien téléphonique (confinement oblige) me fait l’effet d’une avalanche de mots qui se déversent presqu’en urgence. Ses phrases rapides mais structurées déroulent le film des dernières semaines. Tout est allé si vite et aujourd’hui encore, bien clairvoyant celui qui saura dire où tout ça va bien nous mener.

"On n'a jamais vu ça."

Dominique aime son métier. L’éducation, on peut dire qu’elle a baigné dedans : ses parents aujourd’hui retraités, étaient eux aussi enseignants. Plus de 30 ans qu’elle enseigne en lycée dans le nord de la Martinique : des générations d’élèves, des changements de directives, de programmes et de méthodes, elle en a vu passer quelques-uns !

Le confinement, elle ne s’en plaint pas : “J’ai de la chance. J’ai été gâtée par la vie et aujourd’hui, je vais bien.” Une sérénité qui lui permet de considérer la crise sanitaire avec un mélange de lucidité et d’appréhension : 

"Quand la crise est arrivée, je n’étais pas en position de vulnérabilité, pas de fragilité de santé particulière et puis, je suis d’un tempérament positif. Mais on n’a jamais connu ça."

"Personne n'était prêt."

Avec la propagation du coronavirus, après des semaines d’ordres et de contre-ordres, de restrictions graduelles en exceptions contradictoires, l’ordre de fermeture de toutes les écoles prend tout le monde de court. 

"C’était le vendredi 13 mars. J’étais en cours avec ma classe de seconde, et voilà qu’une de mes élèves me lit l’info sur son smartphone : les établissements seront tous fermés lundi."

Pas une circulaire d’académie, pas une consigne du principal d’établissement, non, une dépêche sur smartphone. Les processus de communication administratifs habituels sont littéralement court-circuités. Pour une fois, on n’en voudra pas à une élève de regarder son smartphone en plein cours…

"Rends-toi compte. On était vendredi. Pas le temps de voir tous mes élèves : 4 classes, près d’une centaine d’élèves. Comment les contacter, quelles consignes leur donner ? Je n’en savais pas assez moi-même. On comprend la nécessité de fermer, mais bon, tout ça sans coordination ni concertation… L’urgence crée l’impréparation.

Tout a été brutal. Du gouvernement, aux profs, personnel administratif, élèves, parents, personne n’était prêt !"

Dominique saisit tout de suite qu’il faut avant tout maintenir le lien avec ses élèves. Tous les élèves ? Impossible. Tous n’étaient pas connectés à Pronote, le logiciel en place dans l’établissement qui aide à coordonner la vie scolaire et facilite les échanges entre l’école, les élèves et les parents. Pronote est ce qu’on appelle un ENT, un Espace Numérique de Travail.

Quand le temps fait défaut, il faut être pratique : ni 1 ni 2, elle récupère les numéros de téléphone des délégués de classe. Ils feront le relais pendant le confinement.

Bâtiments du lycées de Bellevue
En pleine année scolaire, le lycée de Bellevue à Fort-de-France, se retrouve plongé dans le calme des grandes vacances, vidé de ses 1 800 élèves.

De la grande improvisation au grand chaos

"On a fait avec les moyens qu’on avait."

Sans coordination ni réunion préalable, la réorganisation dans l’urgence ressemble à une grande fuite en avant pour assurer avant tout la sacro-sainte (désolée pour l’école laïque) “continuité pédagogique”. L’injonction est claire : ne pas perdre le fil des programmes et tout mettre en œuvre pour que nos enfants poursuivent leurs études.

"La première semaine, ça a été la folie. On a reçu des tonnes de mails. Tout le monde était de bonne volonté. On s’est tout de suite plongé dans l’action. L’établissement, l’académie, le Ministère de l'Education nous ont bombardés de conseils, consignes, recommandations, outils numériques pour qu'on se mette au télé-enseignement  en accéléré…" 

Une mise sous pression et une montée d’adrénaline collective qui met tout le monde à cran. “A la fin de la première semaine, on était dépassé, déboussolé, exaspéré et épuisé.” Déjà.

Dans cette guerre sanitaire qui veut préserver les corps de la maladie, on a tout simplement oublié l’humain. Dominique tire vite la leçon de ce premier acte du confinement : 

"Il aurait fallu d’abord gérer le mental des gens, avant de se lancer dans des directives qui se sont avérées désordonnées et difficilement applicables, même si ça partait de bonnes intentions."

Mais comment être garant de la continuité pédagogique quand le moral ne suit pas et que les moyens techniques font défaut ?

Assurer une continuité pédagogique dans une crise sans précédent

Plus facile à dire qu'à faire

Des professeurs qui discutent à heures fixes avec leurs élèves par écran interposé, des cours transmis via une plateforme digitale, des devoirs que l’on dépose sur un espace sécurisé… Voici le tableau (idyllique) de l’éducation 2.0 qu’on aimerait voir. Mais on en est loin.

"Dès la première semaine, on a voulu mettre en place des classes virtuelles et un accès gratuit à la plate-forme du Centre national d’enseignement à distance (CNED), mais ça n'a pas fonctionné ou très mal. Les connexions surchargées ne tenaient pas ; on ne s’entendait pas, on ne se comprenait pas (un comble quand l’enjeu est de transmettre le savoir).

"Sans expérience de l’enseignement à distance il a fallu s’adapter au jour le jour et apprendre sur le tas en utilisant nos propres ressources. Comme les autres profs, j’utilise ma propre connexion Internet, mon abonnement de téléphone mobile… Mais pour le moment, ce n’est pas le plus important, il faut se montrer solidaire."

On le voit, maintenir le lien et la continuité pédagogique malgré la distance sociale, instaurée comme l’antidote à la propagation au virus, ça ne va pas de soi, surtout lorsqu’à l’autre bout de la connexion, côté élève, c’est le brouillard absolu.

Ado dans un couloir blanc avec une coiffure afro

"Madame, je ne pourrai pas travailler. Ce n’est pas possible".

Sur les quelques 80 élèves dont elle a la charge, Dominique n’a de contacts réguliers qu’avec une petite vingtaine. C’est bien en-dessous des 5 à 8 % des élèves en France métropolitaine dont on est sans nouvelle depuis la mise en œuvre du confinement. Dominique ne peut que supposer que dans le meilleur des cas, un certain nombre d’entre eux ont préféré délaisser les maths pour privilégier les matières les plus importantes pour leur filière.

On imagine les 13-16 ans hyperconnectés et à l’aise avec les outils numériques, mais il n’en est rien ! S’ils ont un usage quasi intuitif des réseaux sociaux, ce sont de vrais brêles quand il s’agit de se connecter à une plateforme d’échange de documents, rédiger un email, ajouter ou télécharger une pièce jointe, utiliser un traitement de texte, ou encore mettre un document au format PDF… S’ils disposaient tous d’un ordi ce serait déjà bien, mais quand l’accès au numérique se limite au smartphone, ça devient compliqué de renvoyer sa copie.

Dominique estime qu’avec le confinement, un outil comme Pronote devient indispensable, mais tous les élèves n’en voyaient pas l’utilité : à quoi bon quand on n’a pas d’ordinateur à la maison et quand on peut se mettre à jour au lycée ou au contact des copains ? En dehors des activités récréatives, peu d’élèves sont véritablement rodés aux pratiques numériques, comme se créer une adresse email “sérieuse” avec un libellé conventionnel. En tant que professeur de math, hésiter à ouvrir un email de Choupette972 qui pose une question sur les équations à 2 inconnues peut prêter à sourire…

Plus sérieusement, avec la crise sanitaire et le confinement ce sont les inégalités qui se creusent : entre celles et ceux qui ont accès à du matériel informatique, un environnement de travail propice et des parents capables de les épauler, et les autres, dans l’impossibilité de s’isoler au calme, ont besoin d’être guidés et n’ont pour seul accès Internet qu’un smartphone.

C’est l’aveu d’impuissance auquel Dominique a dû faire face lorsqu’une de ses élèves a fini par baisser les bras : 

"Madame, je ne pourrai pas. Ce n’est pas possible. On n’a ni tablette ni ordinateur, et avec tout le monde à la maison, pas moyen d’être tranquille."

Un aveu simple, fait sans tortiller, et qui révèle une réalité crue : certains élèves s’en sortiront moins bien que d’autres, en dépit de leurs efforts et des efforts de leurs professeurs.

Des tablettes vont être distribuées aux élèves de terminale, comme un antidote au décrochage scolaire tant redouté, même si ça ne compensera pas l’éloignement éducatif et social. L’école, ne l’oublions pas, est une structure qui nous façonne et nous construit. 

Revoir les priorités : se protéger les uns les autres

Parlant de son élève, Dominique poursuit :

"Dans ce contexte contraint et tellement inattendu, j’ai compris qu’il est inutile de tenter de soulever ciel et terre, d’exiger d’elle l’impossible et de rajouter à son angoisse. Je lui ai simplement dit : ‘Prends soin de toi et de ta famille. Le plus important, c’est ta santé et celle de tes proches’. Après tout, la raison d’être du confinement n’est-ce pas de protéger la santé des uns et des autres ? Il est temps de revenir à des choses primordiales. Le mieux c’est d’essayer de mettre ce ralentissement à profit pour se documenter, lire, échanger avec ses proches, faire ce qu’on n’oubliait de faire habituellement.

Maintenir le programme prévu à distance c’est infaisable. Nous n’avons pas les moyens de savoir si les élèves qui disent ne pas avoir les moyens de se connecter sont de bonne foi. Et puis, ce n’est pas le moment. Il faut faire preuve d’indulgence car nous ne voulons pénaliser personne.

Quant à moi, je m’organise un peu au jour le jour en aidant mes élèves de mon mieux. Je peux prévoir sur la semaine, au-delà, c’est impossible."

Silhouette d'ado de dos au milieu d'un couloir de bibliothèque

Le Bac 2020 : une cuvée (très) spéciale

Avec une année de terminale plus courte qu’une année de seconde, les bacheliers de 2020 seront diplômés sans épreuve écrite ni orale, sur la base des notes des 2 premiers trimestres et du livret scolaire. Une première !

Dominique s’en inquiète :

"Les programmes n’ont pas été bouclés, les futurs bacheliers ne seront pas prêts pour l’université. Surtout qu’avec la grève de profs qui sévit en Martinique depuis le 15 janvier, pas mal de retard avait déjà été accumulé."

Suivant le profil des élèves, la suppression des épreuves est un coup de chance, ou un coup du sort.

Pour ceux qui comptaient tout donner le jour du bac, c’était un pari risqué dont ils sont d’ores et déjà sortis perdants. Et puis il y a ceux, qui révèlent leurs capacités sur les derniers mois. Là aussi, pas de bol.

L’avenir : réinventer l’école, se réinventer soi-même

Dans quelques années, en faisant l’inventaire des mutations engendrées par la pandémie de Covid-19 on trouvera probablement, la transformation du baccalauréat. Plus globalement, c’est très certainement l’enseignement qui fera sa révolution à marche forcée.

"Ça va finir, on ne sait pas quand, dans 2 mois, 6 mois, … Du temps perdu ? Peut-être pas. Après tout, c’est quoi 6 mois à l’échelle d’une vie, ou même d’un siècle ? Loin de moi la volonté de sous-estimer la force probable de l’impact de cette période de confinement… La vérité, c'est qu'on ne sait pas grand-chose à ce stade.

Après le déconfinement, on ignore si les lycéens pourront reprendre les cours normalement et si l’année scolaire ira jusqu’au 4 juillet comme le prévoit le ministère. Mai, juin ou septembre, en tout cas la reprise sera musclée. Il faudra remettre les élèves au travail et à niveau — dans quel état d’esprit seront-ils ? Dans quel état d’esprit serons-nous ? L’académie nous a d’ores et déjà sollicités pour mettre sur pied un programme de rattrapage et de reprise. On devra se montrer résilients et il faudra changer, c’est sûr. Sera-t-on prêt cette fois-ci ?"

Lors de son allocution du 13 avril, Emmanuel Macron annonçait une réouverture des écoles à partir du 11 mai, une date qui semble irréaliste, tant on est loin de pouvoir mettre en œuvre les conditions nécessaires pour éviter une nouvelle vague de contagion.

Notre article vous plaît ? Partagez-le !

Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur linkedin
Partager sur pinterest

6 comments

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Close