Elles ont dit non à l'esclavage

L'histoire de la Mulâtresse Solitude

Illustration : Yann Dégruel

Femmes Rebelles

Guadeloupe | La Mulâtresse Solitude (1772 - 1802)

La Mulâtresse Solitude participa à l’un des plus grands épisodes de la lutte et des rébellions contre l'esclavage aux Antilles.

Avant la Drôle de Guerre de 1939, il y a eu ce qu’on pourrait appeler la Drôle d’Abolition, une parenthèse entre 1794 et 1802 où les esclaves de Guadeloupe croient accéder à la liberté, car ce que beaucoup ne savent pas c’est qu’il n’y a pas eu une mais deux abolitions de l’esclavage dans les Antilles françaises. 

1794 : La Liberté Donnée ou la Grande Débandade

Fruit du viol d’une captive africaine sur un bateau négrier, Solitude s’appelle d’abord Rosalie. Son métissage et la singularité de ses yeux vairons lui valent d’être affectée un temps comme domestique à la maison du maître, le Chevalier Dangeau.

Solitude a 20 ans lorsque Louis XVI est guillotiné en janvier 1793. 18 mois plus tard, le Gouverneur Victor Hugues, un Marseillais délégué par la Convention, débarque à la Guadeloupe porteur d’une grande nouvelle : “Un gouvernement républicain ne supporte ni chaîne, ni esclavage ; aussi la Convention Nationale vient-elle de décréter solennellement la liberté des Nègres…”.

"Un gouvernement républicain ne supporte ni chaîne, ni esclavage ; aussi la Convention Nationale vient-elle de décréter solennellement la liberté des Nègres…".
Victor Hugues
Gouverneur

Les 90 000 esclaves de Guadeloupe sont enfin libres désormais !

Que faire de tout ce monde ? Par ordre du Gouverneur Victor Hugues, les (anciens) esclaves doivent rester assignés à leur plantation, mais certains en sont dispensés par leurs maîtres et sont libres d’aller et venir.

Puis Victor Hugues recrute quelque 3000 esclaves et des centaines de Libres qu’il arme pour constituer le premier bataillon de sans-culottes de la Guadeloupe. D’autres esclaves prendront purement et simplement la poudre d’escampette en se réfugiant dans les mornes. Solitude est de ceux-là : elle rejoint une communauté de Marrons sur les collines boisées de la Guadeloupe.

Des familles de planteurs réfractaires à l’ordre (ou au désordre) nouveau et des membres du clergé sont guillotinés et massacrés, ou abandonnent leurs plantations. Leurs biens sont confisqués par les représentants blancs de la Convention républicaine. Pour échapper aux bouleversements, les colons de Martinique se rangent sous la protection des Anglais.

Bref, la période est très instable. On ne sait plus qui est qui, qui est où et qui fait quoi. 

1802 : La Liberté Reprise ou l'Ordre Selon Bonaparte

Statue de la Mulâtresse Solitude aux Abymes en Guadeloupe
Statue de la Mulâtresse Solitude aux Abymes en Guadeloupe

En novembre 1801, de l’autre côté de l’océan, le Consul Napoléon Bonaparte décide qu’il est grand temps de mettre de l’ordre dans ce grand barouf politico-social. Déjà que Saint-Domingue (Haïti) était en train de lui échapper, il fallait montrer que la France savait tenir ses colonies. C’est ainsi qu’une flotte de dix navires et 3 500 hommes menés par le Général Antoine Richepance accoste le 4 mai 1802 en rade de Pointe-à-Pitre, pour rétablir fissa l’ordre consulaire et désarmer anciens esclaves et hommes de couleur. En gros, filer une déculottée à cette armée de sans-culottes des tropiques, et renvoyer tout le monde à la maison ou devrais-je dire, à la plantation !

Les soldats de Victor Hugues sont contraints de rendre leurs armes. Les affranchis sont forcés de réintégrer leurs anciennes exploitations, sont vendus à de nouveaux maîtres ou expédiés vers d’autres colonies. Mais il y a de la résistance. Nombreux sont ceux qui choisiront la clandestinité et se rangeront derrière le colonel Louis Delgrès — mulâtre martiniquais — qui appelle à la rébellion. Enceinte, Solitude prend les armes aux côtés de Marthe-Rose, la compagne du jeune colonel, avec d’autres hommes et femmes.

Après 18 jours d’affrontements, préférant “La mort plutôt que l’esclavage”, Delgrès et 300 à 500 de ses fidèles — hommes, femmes et enfants — se retranchent sur l’Habitation Danglemont du Matouba qu’ils piègent à l’explosif. Ce 28 mai 1802, lorsque les soldats français pénètrent dans la demeure, une terrible explosion retentit, entraînant la mort de la plupart des insurgés, et avec eux celle de quelques hommes de Richepance. Au mois de septembre, sur les 3 500 fringants soldats débarqués quelques semaines plus tôt, on ne compte plus que 450 valides. 

Le 16 juillet 1802, Napoléon rétablit l’esclavage.

Le Destin de Solitude

Solitude survit à l’explosion et est faite prisonnière. Elle est condamnée à mort et suppliciée le 29 novembre 1802, au lendemain de son accouchement d’un petit garçon qui sera esclave pour près d’un demi-siècle encore : c’est en 1848 que l’esclavage est aboli une seconde fois.

D’après les différentes versions de l’histoire de Solitude, très influencées par le roman éponyme d’André Schwarz-Bart, la Mulâtresse Solitude serait morte par pendaison. Mais être supplicié signifie littéralement recevoir un supplice qui peut être le fouet ou le carcan par exemple, mais pas nécessairement jusqu’à ce que mort s’ensuive. 

Il n’est pas impossible que Solitude ait été graciée et ait vécu longtemps après. Ainsi, on peut voir dans l’Extrait des Registres des Nouveaux Libres et d’Individualité de Guadeloupe en 1860, le nom d’une certaine Solitude Toto âgée de 80 ans. L’âge est cohérent et le patronyme est troublant : Toto était le surnom de Marthe Rose, la compagne de Delgrès, compagne de lutte de Solitude…

registre des nouveaux libres
Extrait du Registre des Nouveaux Libres Guadeloupe
Pourquoi on se souvient de Solitude

La mulâtresse Solitude est une figure symbolique de l’histoire de la résistance à l’esclavage dans les colonies françaises. Pourtant, il ne ressort pas des documents historiques, que Solitude se serait illustrée par des actes exceptionnels ou plus héroïques que ses congénères. Alors, pourquoi se souvient-on d’elle et moins de la compagne de Louis Delgrès, Marthe-Rose, qui fut condamnée à la pendaison ? On l’amena à la potence sur une civière car elle s’était cassé la jambe en combattant.

La postérité de Solitude doit sans doute beaucoup au roman éponyme d’André Schwarz-Bart. C’est vrai qu’il y avait matière à en faire un personnage romanesque. Dans un seul être, on retrouvait à la fois les dimensions tragiques, révoltantes et résilientes de l’esclavage et de la condition féminine. Métisse, née d’un viol, abandonnée par sa mère elle-même arrachée à ses origines, domestique de maison puis affectée aux champs et enfin marronne. 

Avec cela, un physique particulier : son regard vairon  œil brun, œil vert  et sans doute une beauté qui ont dû susciter contre elle, la fascination, le désir et le viol. Future mère elle se bat, porteuse de la vie, elle est condamnée à mort. Solitude a une dimension universelle : elle incarne toutes les femmes esclaves de son temps. Elle est devenue un mythe et une légende, une héroïne tragique. Et ce qu’il est véritablement advenu d’elle et de son enfant reste un mystère…

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